LE CROISSANT ROUGE PALESTINIEN :
LE DESESPOIR DES AMBULANCIERS DE L'ESPOIR
On ne tire pas sur une ambulance, sauf si elle est palestinienne. Le Proche-Orient sera-t-il le prochain film sur les silences impardonnables de notre civilisation ? Tous les ingrédients d’un film catastrophe de mauvais goût en font, en tout cas, partie.
Le travail des équipes du Croissant rouge palestinien (CRP), ressemble à l’illustration du mythe de Sisyphe. C’est l’histoire d’hommes et de femmes ayant mis leur vie au service des autres, pour porter secours, soutenir, sauver des vies. Et qui, chaque matin, recommence inlassablement, le même parcours, devant le même roc, écrasant tous leurs espoirs.
Lundi 4 mars, alors que son ambulance évacuait une fillette blessée du camp de réfugiés, Le docteur Khalil Souliman, 58 ans, Directeur du centre d’urgence médicale à Jénin – Nord de la Cisjordanie- a été tué, alors que quatre ambulanciers ont également été touchés et souffrent de diverses brûlures et blessures.
Le CRP (PRCS) a, dans des termes posés, condamné « l’attaque la plus lâche commise sur son personnel ambulancier et ses véhicules ». Stoïque. Mais le pire est-il vraiment atteint ? Depuis des mois, inlassablement, le PRCS témoigne, dénonce la situation de véritables crimes contre l’humanité auxquels il assiste. Trop souvent démuni. Cette attaque, survenue en plein jour, est-elle la plus lâche ? On ne sait même plus. Tant la situation que subissent les Palestiniens est teintée d’horreurs incroyables. A tel point que même les agences de presse, se sont senties obligées de recouper des dizaines de témoignages pour annoncer, que oui, délibérément, on peut, à l’aube de notre IIIè millénaire, et au défi de toutes les chartes internationales, tirer sur une ambulance. Voir les quelques lignes de la dépêche de l’AFP : « Toujours à Jénine, mais dans le camp de réfugiés, un médecin, Khalil Souliman, 58 ans, responsable du Croissant-Rouge palestinien a été tué par des militaires israéliens qui ont ouvert le feu contre une ambulance, selon des sources concordantes. » Il est vrai que ce type d’acte, dénoncé depuis des mois par le Croissant Rouge, est tellement choquant qu’on a peine à le croire. Dans un communiqué qui a suivi, le CICR et la Fédération internationale, se sont dits « extrêmement préoccupés par le manque de respect dont souffrent les services médicaux d'urgence dans le cadre de cette violence. »
Tous les jours, sur le terrain, le CRP se livre donc à un véritable marathon de l’espoir face au désespoir, se bat pour que ses ambulances, coincées dans des check point, ne deviennent pas des mouroirs. Il y a quelques mois, c’est dans un état de choc incroyable, que des ambulanciers ont relaté comment ils avaient tentés de sauver un soldat israëlien, pour voir, assassiner sous leurs yeux, les trois blessés, Palestiniens, qu’ils étaient venus chercher. Sans relâche, au prix d’une volonté dont on ne sait d’où ils puisent la force morale et psychique, ils tentent de rester fidèles à une seule passion : porter secours à une population privée de travail, de ressources. Soutenir des familles qui sont condamnées à des couvre-feux de 24 heures sur 24, quand elles ne sont pas, comme des centaines de personnes, jetées à la rue après la démolition de leur maison.
C’est ainsi qu’ils doivent quémander chaque passage, attendre parfois des heures le droit de passer d’un point à un autre, pour chercher un blessé. Puis avec le blessé en train de mourir, attendre, supplier, constater le décès, toujours dans un check point, et retourner ramener le corps. Souvent. Mais aussi, simplement, avec un patient « de la vie de tous les jours ». Enfin, il y a tellement de raisons qui font que même un peuple qui n’est pas sous occupation ait besoin d’ambulances. Surtout lorsqu’elle peut encore moins, par ses propres moyens, se rendre d’un point à un autre.
Depuis des mois, des années, le Croissant rouge palestinien lance des appels au secours.
La situation, les cas, les faits dénoncés ressemblent tellement à l’innommable, que l’on reste hébétés : 165 attaques sur des ambulances, dont des dizaines démolies, 129 blessés parmi ses propres rangs. Et même, oui, ses morts. Jour après jour, comme le fameux fils disparu dans « Missing », les médecins notent. Décomptes qui arrivent et se colorent de rouge : 313 accès refusés à leurs ambulanciers. Autant de victimes que l’on ne pourra comptabiliser. A ce jour, on déplore la mort de 1082 Palestiniens, et 18'085 blessés, dont un quart risque fortement d’être handicapé à vie.
Et des nerfs rudement éprouvés. Devant la précarité des vies qu’ils tentent de réparer. Sans oublier les enfants. Peut-être le pire, pour le corps soignant, ces enfants qui forment 47% de leurs patients. « Les Israéliens mènent contre les civils palestiniens une campagne d'intimidation. L'armée israélienne a riposté à l'intifada par des tirs à balles et par la destruction au bulldozer d'habitations et d'oliveraies; ils ont également barré les voies d'accès aux maisons et aux villages et multiplié les points de contrôle. Les effets sur la santé des Palestiniens sont doubles : d'un part, les conséquences économiques et logistiques de ces actions ont rendu l'accès aux soins de santé plus difficile, et, d'autre part, la violence engendre des problèmes liés au stress qui se traduisent par des symptômes divers allant de cauchemars chez les enfants à des chocs post-traumatiques » (Source : MSF, le Croissant Rouge le dit aussi, mais c’est juste pour « recouper » les sources du cauchemar.)
Les conditions d’hygiène, sont épineuses à ce stade de pauvreté, et les difficultés de la vie, les brimades, comme l’absence de courant, et même de l’eau, qu’Israël s’approprie pour ses colonies, font partie des nerfs de la guerre de la politique israëlienne. Enfin, les risques, simplement à sortir de chez soi, pour autant que ce soit autorisé, entraîne une précarisation de la santé générale sur place. Les gens consultent de plus en plus tard. Et les cas sont de plus en plus lourds. Inlassablement, le PRCS se rend donc à eux, soulageant du mieux qu’elle peut ses déchirures avant qu’elles ne deviennent plus grand gouffre à désespoir.
Ambulanciers de l’espoir, assistance à peuple en danger, qui, dignement, tentent de ne pas désespérer, eux aussi. Même après toutes ces haltes imposées, ses tirs indécents. Au déni de toute règle internationale, toute humanité.
« Le mardi 5 mars, la direction du PRCS se rendait aux funérailles de son collègue, Khalil Souliman, décédé le jour précédent, dans l’exercice de son travail humanitaire. Le PRCS s’est vu refuser le droit de passage par l’armée israélienne, après 2 heures d’attente à un point de contrôle israélien au nord de Ramallah. Le groupe, composé du Président, M. Younis Al-Khatib, accompagné de délégués du CICR et la FICR, voyageait à bord des véhicules de la CICR. 3 des 5 ambulanciers blessés lors de l’attaque d’hier sont encore considérés dans une situation critique atteints de graves brûlures. »
Quelques lignes. Sans commentaire. Poignant. Comme un appel au secours. Un hurlement muet.
Est-ce que ce monde est sérieux ?